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Pourquoi le sport est devenu une cible pour les islamistes

William Gasparini, Université de Strasbourg

Selon une information révélée par Le Parisien le 18 octobre 2020, Abdoullakh Anzorov, l’assassin du professeur Samuel Paty à Conflans-Sainte-Honorine, avait fréquenté un club de lutte.

En 2017, dans ce même club, des dérives communautaires avaient été signalées, notamment des prières dans les vestiaires ou des pressions sur les tenues vestimentaires des jeunes femmes licenciées. Placée sous tutelle, cette association a été l’une des premières de France à se trouver dans le viseur de l’État pour communautarisme.

Certaines salles de sports dans les banlieues sont-elles devenues des lieux de l’entre-soi et un éventuel ferment de l’islamisme ? Une forme d’emprise prosélyte s’exerce-t-elle en direction des jeunes de confession musulmane qui fréquentent certains lieux de pratique sportive ?

Le « sport communautaire »

Ce n’est pas la première fois que le milieu sportif est pointé du doigt par des rapports ou des notes des renseignements généraux alertant sur les dérives communautaires ou la radicalisation dans le sport.

Mais, à ce jour, au-delà de travaux sur les regroupements sportifs communautaires, aucune étude sociologique sérieuse n’analyse la place du religieux dans le sport, tant de haut niveau qu’amateur, ni à plus forte raison le processus de basculement dans le cadre sportif de jeunes de culture musulmane vers la radicalisation islamiste violente.

Pourtant, dès les années 2000, le « sport communautaire » devient une question politique. À l’occasion de son audition devant la « commission Stasi » de réflexion nationale sur la laïcité (2003), le ministre des Sports de l’époque, Jean‑François Lamour, souligne :

« le développement de clubs communautaires qui s’accompagne d’une logique de repli. »

En 2004, les Renseignements généraux alertent sur le « repli communautaire » constaté au sein de certains quartiers sensibles.

Ils y notent une forte concentration de familles « cumulant les handicaps sociaux et culturels » et le rôle croissant de prédicateurs islamistes radicaux, notamment des prêcheurs salafistes « qui œuvrent dans le domaine sportif ou éducatif ».

Pendant les dix ans qui séparent les émeutes urbaines de l’automne 2005 des attentats de l’année 2015, la France voit se creuser dans certains quartiers paupérisés ces nouvelles lignes de faille avec l’avènement d’une version « intégrale » de l’Islam abondamment relayée par les réseaux sociaux.

L’émergence des « entrepreneurs d’ethnicité »

Des « entrepreneurs d’ethnicité », comme les nomment l’anthropologue Jean‑Loup Amselle investissent le sport dans ces quartiers défavorisés et transforment les jeunes sportifs français de confession musulmane en « sportifs musulmans ».

Ce travail sur les identités se situe dans un processus plus général d’ethnicisation des rapports sociaux qui touche de nombreux domaines et notamment le sport.

Dans de nombreuses banlieues, le sport devient ainsi l’un des moyens d’entrer en contact avec des mineurs issus de l’immigration. D’autant que dans leur propagande, les djihadistes (depuis les terrains de guerre) soulignent que l’activité physique permet non seulement de forger un capital corporel utile pour les combats futurs, mais également de souder l’engagement des « frères » dans la croyance.

Les biographies de radicalisés anciens sportifs amateurs, par exemple Romain Garnier, ancien nageur dans un club à Vesoul parti faire le djihad en Syrie, montrent que ce n’est pas tant la « misère de condition » des jeunes adultes qui conduit à la radicalisation islamiste et l’embrigadement djihadiste mais plutôt une « misère de position ».

Elle naît du regard qu’ils portent sur une autre population qu’ils essentialisent et qu’ils considèrent comme privilégiée. Ils sont aussi sensibles à la rhétorique fondée sur l’humiliation, dans laquelle ils trouvent un écho à leur situation personnelle.

L’appel au djihad

L’exemple des dix Strasbourgeois originaires du quartier de La Meinau partis en Syrie pour rejoindre les rangs de l’État islamique en 2013 est à ce titre éclairant.

Âgés de 24 à 27 ans, ces jeunes hommes issus de l’immigration maghrébine partagent, outre leur goût du sport, une même condition sociale. Ils ont tous suivi peu ou prou la même trajectoire : une enfance dans un quartier populaire, marquée par la désorganisation familiale, l’échec scolaire, la désaffiliation, qui a fait naître un sentiment de frustration recyclé en haine de la France.

L’analyse de leurs parcours adolescents montre également qu’ils ont tous pratiqué un sport valorisant l’entre-soi masculin, la puissance physique et la virilité (musculation, football, boxe, préparation physique).

Là où l’on peut observer un tournant, au moins dans le discours, c’est lorsque dans une vidéo postmortem postée sur Internet après les attentats de Charlie Hebdo et de l’Hyper Casher (janvier 2015), le terroriste islamiste Amedy Coulibaly appelle « les sportifs musulmans à défendre l’Islam ».

Ancien coach sportif dans une salle de fitness à Grigny, la ville où il a grandi, il déclare dans cette vidéo :

« J’ai sillonné les mosquées de France. Elles sont pleines d’hommes pleins de vigueur ! Elles sont pleines de jeunes sportifs ! Pourquoi ces milliers de personnes ne défendent pas l’Islam ? »

En juillet 2015, une note confidentielle rédigée par le service central du renseignement (SRCT) et intitulée « le sport amateur vecteur de communautarisme et de radicalité » relève enfin que des sportifs proches de la mouvance salafiste pratiquent leur religion de plus en plus ostensiblement dans les espaces du sport amateur et tentent d’imposer ces pratiques aux plus jeunes.

Pourquoi, depuis plus de trente ans, les jeunes sportifs amateurs issus de l’immigration maghrébine ou africaine (récente ou ancienne) sont-ils la cible des prédicateurs salafistes puis des djihadistes et de leurs recruteurs ?

Le sport, un vecteur d’émancipation citoyenne

L’une des réponses est que le sport – comme l’école – participe de l’intégration des jeunes Français issus de l’immigration et de confession musulmane et pose les bases de leur émancipation citoyenne : confrontation à l’autre dans le respect de règles communes, mise à distance de ses croyances religieuses, reconnaissance de la mixité.

Pour certains « jeunes des cités » décrocheurs scolaires, le sport peut également être l’une des voies de promotion sociale.

De nombreux exemples « vus à la télé » de footballeurs et autres athlètes des milieux populaires et d’origine maghrébine montrent que le sport favorise la réussite de personnes dont les origines peuvent constituer un frein dans d’autres domaines. L’ex-champion du monde de football Zinedine Zidane, le rugbyman Abdelatif Benazzi, le boxeur Brahim Asloum, les footballeurs Adil Rami et Samir Nasri sont des exemples « visibles » de réussites sociales grâce au sport.

Par leur discrétion sur leur éventuelle confession, ils se démarquent d’autres vedettes du football, du basket ou de l’athlétisme qui affichent, eux, leur religiosité sur les terrains et sous l’œil des caméras, suggérant un lien entre la réussite sportive (et sociale) et l’observance religieuse. En quoi cela peut-il influencer le comportement des jeunes sportifs amateurs ?

Une confusion entre l’espace sportif et l’espace cultuel

Même si les clubs de football ou de combat affiliés aux fédérations et implantés dans les banlieues ont un fonctionnement très encadré, ils sont néanmoins confrontés depuis quelques années à de nouvelles revendications d’ordre religieux (par exemple, port du bermuda sous la douche, prière dans les vestiaires, demande de repas hallal…) qui sont indéniablement la marque d’une confusion entre l’espace sportif et l’espace cultuel et d’une absence de repères.

Par ailleurs, dans les quartiers où se concentrent la pauvreté et l’immigration se sont développés des associations, des espaces privés de pratique ou des regroupements auto-organisés concurrents que l’on peut qualifier de « communautaires » visant l’entre-soi.

Dans l’un des chapitres de l’ouvrage Les territoires conquis de l’islamisme de Bernard Rougier, Hugo Micheron montre comment les frères Clain (convertis à l’islam en 1999) attirent des jeunes du quartier du Mirail à Toulouse par le biais du basket « 3 contre 3 » sur les plateaux extérieurs.

À Trappes, ce sont des prédicateurs du Tabligh (mouvement qui prône une pratique stricte de l’islam sunnite à destination des musulmans de la diaspora) qui proposent boissons sucrées et confiseries aux adolescents après les parties de football aux pieds des immeubles.

Cependant, lorsqu’ils pratiquent un sport de compétition, la grande majorité des jeunes des quartiers populaires sont licenciés dans des clubs non communautaires qui s’inscrivent dans le paysage associatif traditionnel.

Une enquête menée en Alsace à partir des prénoms des licenciés de football indique qu’en 15 ans, les regroupements communautaires ont marqué le pas. À l’image des joueurs de l’équipe de France, les footballeurs amateurs issus de l’immigration se fondent dans le « creuset français ».

Dès lors, pour contrecarrer dans les quartiers populaires le projet de fragmentation communautaire formé par les islamistes, il importe de renforcer l’accueil de tous ces jeunes – garçons et filles – dans les clubs sportifs et de leur proposer une véritable éducation à la citoyenneté.

Les collectivités et l’État devront s’appuyer sur des associations laïques et ouvertes, solidaires du travail d’émancipation réalisé par l’école républicaine. Pour cela, outre l’attribution de moyens, il faudra veiller à la formation des éducateurs et inciter les dirigeants à favoriser la mixité.The Conversation

William Gasparini, Professeur, sociologie du sport, Université de Strasbourg

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.